Bois Caïman
et le génie de Boukman
Faut-il retourner à Bois Caïman pour réveiller l’esprit des
gens de ce pays endormi par les ambitions de toutes sortes et les mesquineries?
Avant la cérémonie du Bois Caïman les esclaves de
Saint-Domingue étaient comme nous aujourd’hui. Ils avaient la chaîne aux pieds
et dans les bras, l’esprit aussi était enchaîné. Ils étaient indifférents à
leurs souffrances, à la misère, à l’injustice qu’ils subissaient. Ils passaient
leur temps à se chicaner parfois violemment pour une peccadille. Il est vrai
que les colonisateurs s’arrangeaient pour que cela se passe toujours comme
ça.
Les conditions de vie de l’esclave à Saint-Domingue ne
distinguaient en rien de celles d’un animal. Ils étaient forcés de travailler
dans les champs de la même façon que le bœuf qui faisait tourner le moulin à
cannes. Ils sont fouettés jusqu’au sang pas seulement pour être punis mais
surtout pour augmenter le rendement. Ces hommes qui ne pouvaient même pas se
considérer hommes, n’avaient qu’à obéir aux ordres du commandeur. Leur esprit
était complètement enchaîné par des croyances favorables au bien-être des
colons et par la peur.
Certains d’entre eux arrivent à se soustraire de ce système
sanguinaire en pratiquant le marronnage. Au début ils n’étaient pas nombreux et
quand ils étaient repris, ils étaient durement réprimés. Cet exemple servira à
décourager tous les autres esclaves qui auraient l’intention de prendre la clef
des champs.
Le 13 juillet 1789 le peuple de France envahit les rues de
Paris, le lendemain 14 juillet entra dans la Bastille, une grande forteresse
qui servait aussi de prison. Un symbole puissant de la monarchie est tombé.
Quelques jours plus tard l’assemblée révolutionnaire adopta la déclaration des
droits de l’homme et du citoyen. Celle-ci proclame que tous les hommes sont
libres et égaux. À Saint-Domingue les mots liberté, égalité, Droits de l’homme
arrivèrent aux oreilles des victimes de l’exploitation, des préjugés, des
exactions… les esclaves noirs. Ce qui poussa ces derniers à de vagues
revendications personnelles. Un vent de révolte commença à souffler, malgré
tout.
14 août 1791 dans la nuit, un nommé Duty Boukman convoqua les
marrons dans un lieu gardé secret à Morne-Rouge sur l’habitation Lenormand de
Mézy. Les invités sont arrivés à Minuit, à l’heure prévue. Et comme par hasard
la cérémonie commença sous une pluie diluvienne accompagnée d’orages violents.
Ce qui signifia pour les participants que leurs dieux étaient avec eux.
Boukman, le prêtre, avait tout prévu. Le discours n’était pas possible. La
pensée logique n’y avait pas sa place. Ils ne parlaient pas la même langue, ils
étaient comme dans la tour de Babel, Ils éprouvaient de la méfiance l’un à
l’égard de l’autre. Il fallait malgré tout agir sur les esprits. Boukman
privilégiait la logique symbolique pour atteindre les objectifs fixés qui
étaient de préparer les participants à une révolte organisée. C’est alors que
rentre en scène cette prêtresse, Cécile Fatiman. Malgré l’obscurité totale
déjouée par quelques torches éclairantes. Afin de capter les esprits, elle
s’introduit dans ce cérémonial par un chant et en faisant des signes
cabalistiques que les participants interprètent facilement.
Puis dans une danse allégorique, elle tournoie autour de sa
tête un couteau, pour finalement sacrifier un cochon, le sang coula à flot.
Tous les esclaves en boivent et jurent d’obéir aux ordres de Boukman. Cette
cérémonie fut le véritable catalyseur de la guerre de l’indépendance haïtienne.
Dans la nuit du 22 au 23 août 1791 le soulèvement éclata avec des bandes
d’esclaves bien organisées qui incendièrent les plantations.
Cette révolte ne connait guère de répit qu’à la proclamation
de l’indépendance d’Haïti. L’union des noirs et des mulâtres a été aussi un
moment clé de l’évolution de cette lutte. Mais quelques temps après, les
conflits terriens réinventent la division entre les anciens et les nouveaux
libres. Le pays est divisé en trois états, un au nord, un à l’ouest et un au
sud. Le principal fondateur de la nation est assassiné. La colonisation prend
un nouveau visage. La France s’impose comme victime, réclame des dédommagements
à l’état haïtien. Le paiement de cette dette appauvrit le pays jusqu’à nos
jours.
En 1985 le pays malgré la pauvreté et la souffrance des gens,
la dictature ne s’inquiétait pas du tout pour sa sécurité. Elle avait fait une
constitution qui lui donnait le pouvoir à vie. Les gens avaient des chaînes aux
pieds, aux bras, à la tête, comme avant l’indépendance, mais les chaînes
n’étaient pas visibles. Ils étaient contrôlés par la peur. Ceux qui ne voulaient pas se soumettre à
cette situation et qui décidaient de combattre cette dictature prenaient le
chemin du marronnage, particulièrement les communistes qui agissaient dans la
clandestinité.
Il fallait refaire Bois-Caïman pour retrouver l’unité
d’action. La réalité était différente de 1791. Le discours était possible et
les lieux de rassemblement comme les églises pullulaient. La radio était un
outil populaire et effectif. Les prêtres de certaines églises catholiques, les
pasteurs des temples protestants, les prêtres de certains temples du vaudou,
tous avaient un discours moralisateur. Le nouveau Boukman apparut dans le
prêtre de la paroisse de Don Bosco à Port-au-Prince. Il fut le leader incontesté
de cette rébellion qui se préparait pour mettre fin à la dictature. Chaque jour
la population sortait en masse dans les rues pour exécuter le mot d’ordre qui
était de finir avec la présidence à vie. Des animateurs avec des mégaphones
lançaient des directives pour motiver les gens et les discipliner. Un seul slogan : À bas la dictature,
vive la démocratie. Devant cette pression populaire le dictateur était effrayé.
La peur a changé de camp. Il appelait au secours. Finalement les protecteurs
étrangers de ce pouvoir, envoya à Port-au-Prince un avion cargo, exfiltrent le
dictateur du palais puis du pays et le déposa en France. Dans l’avion il n’y
avait pas de fauteuil « présidentiel » pas même une chaise de paille.
Tous les passagers y compris le président déchu, se détendent à même le
plancher, Ce dernier a enfin connu la faim car le voyage était long et
fastidieux. En mettant les pieds à l’Hôtel, il demanda qu’on lui prépare tout
de suite un plat de homards thermidor, une spécialité de la gastronomie française.
Avait-il déjà oublié le bon « Griyo » avec des frites de bananes
pesées?
Entre temps dans le pays la bamboche
« démocratique » s’installe. La population occupe toujours les
artères principales des villes et des villages pour faire la fête. L’esprit de
fraternité était resté fort, l’esprit de chicane n’y avait pas de places.
Quelques jours après, des personnalités « hors pair » sont sorties de
terre, toutes présidentiables. Parce qu’ils ont 3, 4, 5 gros diplômes,
d’autres, parce qu’ils ont été des employés d’une grande entreprise à
l’étranger ou administrateur d’une organisation internationale, et le reste se
positionne dans la même tendance parce qu’il se croit désigné par le destin
pour sauver Haïti. Ils sont tous des intouchables et ils se placent au-dessus
de tout. Et comme le prêtre, le leader principal du mouvement n’avait pas de
projet politique à long terme, ni une vision idéologique, il est embourbé dans
un marasme politique. En plus, avec un langage codé, le peuple ne comprend plus
rien. Le pays tombe sans tarder dans une « Démocrature » où on peut
faire ce qu’on veut, on peut dire ce qu’on veut. À travers des querelles
intestines qui se multiplient et s’amplifient à chaque jour. La désunion gagne
du terrain. L’état macoute était tombé mais n’a pas été remplacé par l’état de
droits promis par les « Démocrates » du pays. Le banditisme trouve un
terrain favorable pour se développer. Le pays s’enfonce dans l’appauvrissement
et dans l’insécurité. Les acteurs politiques, au mépris des citoyens du pays,
se disputent le pouvoir dans des débats amicaux sur de grandes tables ovales et
les gens, dans la passivité, assistent à de spectacles désolants.
Et la comédie passe maintenant à la tragédie.
Marc Sévère Juillet 2022
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